Du 5 juin 2007 :
Mes livres, c’est une partie de moi-même.
Mes livres, c’est une partie de moi-même.
Je les ai choisis avec soin, je les conserve, je les
contemple. Souvent, j’en ouvre un. Je relis quelques phrases, je caresse
quelques pages, je replace l’objet, je rêve ...Au fur et à mesure des
trouvailles, des achats, quelques uns sont expulsés, pour faire la place à
d’autres. Une fois par an, environ, grand rangement. A cette occasion, les
livres sont époussetés, rangés sagement ; leur place est repensée, revue,
re et encore re-changée : avec quoi ranger, par exemple, les 3 ou 4
volumes qui traitent de Pie XII ? Dans la sphère Histoire du 20ème
siècle, ou livres religieux ? Et pourquoi couper certains polygraphes
(Pagnol, Courteline, le père Hugo) en morceaux ? Poésie, théâtre,
souvenirs ... et leur biographie, écrite par d’autres, où la mettre ? Je
groupe, je dégroupe, je regroupe. En ce moment, ils seraient plutôt
« groupés », ce qui place « choses vues » à côté d' Olympio ou la vie de Victor Hugo et pas très loin des plus beaux poèmes d’amour. Ce vieux bouc sentimental (c’est de Hugo que
je parle) ne m’en voudra pas. Mais les auteurs voyagent, parfois, d’une étagère
à une autre. En tout cas, séparé des autres poètes, Sagesse et poésie
chinoise est avec le rayon Extrême-Orient : je l’ai
déménagé récemment ... jusqu’à nouvel ordre.
Mes relations avec mes livres sont à la fois charnelles et empreintes
de tendresse. Mes livres m’introduisent dans un monde qui est à moi, nullement
un monde imaginaire, mais où j’ai sélectionné la réalité. J’y ai admis les
réalités sombres Le livre noir du communisme, jamais sans ma fille, Sans patrie ni frontières, le soldat oublié,
contes de Dachau, etc. mais je les ai choisies. Or, la vie est totale, on ne
choisit pas.
Commençons par le haut, c’est-à-dire le spirituel : La
Bible, en plusieurs traductions, les ouvrages connexes, les encycliques, et
d’autres livres de spiritualité, des vies de saints estampillés (Thérèse,
Maximilien, Catherine, Bernadette, Joseph), de prétendants au titre (Karl Leisner, Franz Stock, Vincent Lebbe, Paul
Nagai, Léonie Martin) ; La déchirure de l’absence (essai sur les rapports
entre l’Eglise et le peuple d’Israël) Passionnant, et toujours actuel, quoique
acquis et lu il y a quelques 35 ans. De tout ça, tirons 2 ou 3 ouvrages :
Les portes du silence, collection ad solem, le silence cartusien, de dom A.
Guillerand, et Seigneur apprends nous à prier, de Dom A. Louf, dans lequel on
trouve, en particulier, une réflexion intéressante sur la masculinité du
Christ, et l’analyse des termes hébraïques utilisés pour
« miséricorde » ; remarquable.
Ces 3 ouvrages, et surtout les 2 premiers, permettent de se
passer des autres. Économie.
Au dessous, j’ai casé l’histoire. Le Moyen-Âge y tient une
place proportionnée avec celle qu’il occupe dans la chronologie (mille ans) et
Régine Pernoud voisine avec les rois maudits et les romans de Jeanne Bourin. De
Jeanne Bourin, le meilleur est Les amours blessées. Les romans
historiques Les défricheurs d’éternité s’accordent avec les biographies Hildegarde de Bingen, Yolande d'Anjou et les travaux d’historiens La légende dorée des comtes
d’Anjou. La révolution française et la
2ème guerre mondiale occupent une large place également : Henri
Amouroux, René Sédillot, et, pêle-mêle, quantité de biographies de diverses
époques Catherine de Médicis, Zita de Bourbon-Parme, Beaumarchais, Voltaire, de témoignages J'ai choisi la liberté, rue du prolétaire rouge, rupture avec
Moscou et les ouvrages de Lapierre et Collins qui photographient l’histoire
récente ; ça m’intéresse : je suis née l’année de la mort de
Gandhi et de la fondation d’Israël. Le monde est un village qui devient plus
petit de génération en génération.
L’Extrême-orient me fascine : une étagère, puis 2
maintenant, sur 2 rangs. Elles débordent au-dessus et en dessous. Tout y est
mêlé depuis les romans de Pearl Buck jusqu’aux auteurs contemporains (Lao
She, Pa Kin, Lin Yutang, Ariyoshi Sawako, Eiji Yoshikawa) en passant par les
témoignages Revenue de l’enfer, retour au Lao gai les récits de voyage : L’automne à Canton et les livres de fond L’empire de la poudre aux yeux. Le
plus beau de tous, c’est Les cygnes sauvages de Jung Chang ;
le meilleur, c’est : La joueuse de go de Shan Sa ; le plus
poignant, c’est Le miroir des courtisanes d'Ariyoshi ; le
plus fascinant, c’est Lune de printemps de Bette Bao Lord ;
le plus terrifiant, Les orchidées rouges de Shangai de Juliette
Morillot. Et puis, j’ai tous les ouvrages de Chow Ching Lee. Toutefois, je lis aussi
ce qu’écrivent les auteurs de sexe masculin, même si, dans les lignes qui
précèdent, aucun n’apparaît.
Entre l’Asie et l’étagère polars hypertrophiée de Higgins
Clark mère et fille, 2 étagères abritent les livres non encore lus ou lus
récemment et non encore rangés. Je garde à proximité, en désordre, les livres
« lus récemment » comme si, en les rangeant dans une étagère
estampillée, codifiée, je les exilais trop tôt. Ils ont droit encore quelque
temps à ma tendresse, ce sont des amis, compagnons de quelques heures de jours
récents, et je m’éloigne d’eux à regret. Là dedans, on trouve tout et n’importe
quoi : Mon père, ce harki, la république des lâches, triple peine, la
gauche sans le peuple, mémoires d'André Maurois, la biographie de l’archiduc
François-Ferdinand, papy krach, le petit dictionnaire des insolences (avec, sur
Maupassant, Mauriac, et Claudel, des commentaires appréciables –par moi), les
œuvres de Tony Anatrella, Jean-Claude Guillebaud, Michel Schooyans, Jean
Sévillia, etc.
Les « non encore lus » sont une centaine (de quoi
s’affoler) citons, en désordre, la vie de Godefroid de Bouillon, Tristes
tropiques, pages de sang, les poèmes de Li Po, le dit des Heike, des ouvrages d’Évelyne Sullerot, Jean François Revel, Alphonse Boudard, André Maurois, des
pères Laurentin, Leonardo Boff, Jean-Claude Sagne, Vents en rafales de Taslima
Nasreen, et la vie de Florence Nightingale.
Les « polars » sont
distrayants. Ils ne sont que ça, mais ça compte beaucoup. Mon mari les néglige,
de même que les livres étiquetés « rigolos » qui sont casés dans les
w-c à l’usage des constipés de passage : Jean-Charles, San Antonio, et des
recueils de bons mots, traits d’esprit, anecdotes ; de la « sous
littérature » pour lui. Ils maintiennent mon moral au-dessus du niveau
grisaille et morosité. Compagnons humbles, ne prétendant pas m’élever l’âme ou
meubler mon intellect, mais indispensables pour mon humeur.
Poésie ? Théâtre ?
Littérature ? Oui – un peu plus loin : Verlaine (des bouquets de
perles) Apollinaire (la caresse des mots) les romantiques (chœur des trombones) ;
j’ai même des haïkus et j’en ai même composé pour m’amuser. Le théâtre fait suite, avec Sophocle et
Anouilh, mais surtout Labiche, Feydeau, Courteline, Pagnol, et Sacha Guitry,
Sacha le grand, qui occupe une étagère
presque entière. Ses œuvres, et les ouvrages qu’on a écrits sur lui, de Jacques
Lorcey, Raymond Castans, Jean Piat, Michel Galabru, René Benjamin, Hervé
Lauwick … Je ne parle pas des « classiques » : Shakespeare, Molière,
Racine, Corneille, Marivaux, Beaumarchais, ça va de soi. Ni Brecht, ni Beckett,
voyons, pour qui me prenez-vous ? Le théâtre, c’est de l’action. Je laisse
les phrases aux raseurs.
Ajoutez-y la merveille de notre littérature : le journal
de Jules Renard ; la fantaisie du désespoir : les œuvres complètes d'Alphonse Allais, et les 2 premiers « bouquins » de Colette, dont le
style, dit James Harding, ressemble à une maison trop
meublée : j’aime l’écriture fine et sensuelle de Colette. Il me
manque le 3ème. Mais je l’aurai –un jour. J’aime Colette. Colette la
féline, née de l’étreinte du disque solaire et d’un dieu chat égyptien.
C’est dans ce pêle-mêle que se
trouve Tamerlan des cœurs de René de Obaldia –inclassable – Les
diaboliques, Clochemerle, Au bon beurre, et Dom Camillo, et quelques grands
classiques passés au travers de l ‘écrémeuse de mon intransigeance :
l’élégant et sensible Stendhal ; pas Balzac : il m’embête, je
regrette de l’avouer – lire Balzac, c’est comme une balade avec des bottes à
semelles épaisses - ni Flaubert, vivisecteur marionnettiste. Il ne me déplaît juste
qu’un peu moins ; quant à Hugo, ciselé de bronze massif, je me suis
cantonnée à Les misérables– en passant par-dessus les pages de
digressions assommantes, soit la moitié environ du roman. Il y a Zola, aussi. Énorme, Zola ; mais bof … pour le 19ème et Radiguet pour le 20ème.
Ah ! Le « bal … » la découverte enchanteresse de mes 17
ans, noté **** ex-aequo avec La peste ! Plus Saint-Exupéry, Dostoïevski,
les sœurs Brontë et Margaret Mitchell, qui voisinent avec B Pasternak, André Brink,
et ne s’en plaignent pas.
Comment je choisis mes
livres ? Par hasard ... J’habite à côté du marché aux livres. Ma visite
hebdomadaire à ce haut lieu voué au dieu papier-imprimé-relié s’apparente à une
traque, une chasse, une battue ... idem lors des « journées
d’amitié » de telle ou telle paroisse : j’ai fait mouche sur
« la face cachée du monde » pour 3 € –car ma grande victoire cynégétique, c’est de
ravir des trophées pour pas cher. Tellement que, maintenant, je note en page de
garde la date, le lieu, et le prix ! J’ai ainsi les traces indélébiles de
mes plus beaux « coups » - en effet, pour certains, j’ai fureté des
mois, des années, avant de les trouver (il s’agit de livres qui ne sont plus
réédités) : Ainsi Charlotte Lyses (biographie de la 1ère
des 5 épouses de Sacha Guitry), Bouquet de bohème (souvenirs de
jeunesse sur Montmartre de Roland Dorgelès), Les belles heures de ma
vie (Cécile Sorel), trouvés au bout de patientes et incessantes allées
et venues hebdomadaires d’allée en allée, et ce, pendant 7 ou 8 ans ...
Certains figurent encore sur ma
liste « à trouver » ainsi Le dit de GengI (je l’ai
trouvé, à 40 €, trop cher : neuf, je
l’avais vu chez Gibert, à 50 €, dans une édition plus luxueuse, et je n’aime
pas me faire pigeonner, alors … ) l’histoire des reines de France (édité en
1848), les textes des films de Sacha Guitry, le théâtre de Carton, et quelques autres ; je pourrais les
chercher sur e-bay ou chapitre.com, mais ce serait de la triche : il faut
que je les guette pendant des semaines. Il me faut les attendre pendant des années,
au détour d’un rayon, dans un entassement de poussiéreux volumes où, miracle ! un jour, ils m’apparaîtront
enfin – j’en suis convaincue, et je serai récompensée de ma patience et de ma
ténacité. Ainsi, découragée de ne jamais voir apparaître, après 5 ans de
surveillance, « le palais de la colline aux nuages » j’ai fini par
l’acquérir sur chapitre.com. Eh bien, ça m’a presque empêché de le lire ;
c’était trop facile. J’avais désiré ce livre pendant 5 ans, mais de ne pas
l’avoir trouvé en soulevant, un par un, les bouquins vieillissants vendus à
l’encan (3 € l’un, les 4 pour 10) ça m’a
culpabilisée : j’ai eu l’impression de ne pas l’avoir mérité, presque de
l’avoir volé, et, résultat, je ne l’ai pas encore lu !
Les romans que j’aime ? Tout
compte fait, je n’aime pas les romans. J’en lis fort peu. Mettons de côté les
« polars » -littérature uniquement distrayante, où mes pulsions
meurtrières s’investissent dans une fiction sanglante qui purge l’inconscient
de ses miasmes. Je lis pour me distraire et apprendre ce que j’ignore – car le
seul amour qui ne déçoive pas, c’est l’amour de l’étude a dit fort justement je
ne sais plus qui.
Dans un tel contexte, les romans
que j’absorbe sont ceux qui ont trait au Moyen-Âge –ou à l’Asie,
évidemment !
Un auteur qui n’utilise pas son
talent pour m’emporter et m’incarner entre Clovis et la guerre de cent ans n’a
aucune chance d’être lu par moi.
Il n’a rien à m’apprendre.
Sauf – sauf si c’est François
Cheng, Qiu Xiaolong, Hsia Chih-yen, Susaku Endo, ou Miyamoto.
Je l’avoue à ma honte : Je
n’ai pas aimé Mishima. Je l’ai expulsé. Les étagères de mon mari ont donné
asile au proscrit.
En tant que « romans orientés
vers le spirituel » j’ai apprécié (en dehors de Cronin) G Cesbron tout
homme reçoit une blessure, et c’est quand il la reçoit qu’il devient un
homme : les saints vont en enfer, chiens perdus sans collier, notre
prison est un royaume ; la phrase
précise et fine (non dépourvue d’humour, d’ailleurs) de Michel de
Saint-Pierre : les écrivains, les aristocrates (que j’ai lu en une nuit, à
17 ans, de 10 heures du soir à 5 heures du matin ; on accomplit des
exploits de ce type quand on n’a pas à se soucier de se lever le matin), les
nouveaux aristocrates et les nouveaux prêtres ; la quête intense de
Daniel-Rops : l’âme obscure, mort,
où est ta victoire et la morgue espagnole de Jean Raspail : Sire.
La petite fille de Monsieur Linh ?
Je ne l’ai pas lu ; sans doute ne le lirai-je jamais : A quoi bon me
raser avec ça ? Quand j’ai, sur le totalitarisme, une collection
prestigieuse : J’ai cru aux khmers rouges, au delà du ciel, l’enfer où
Dieu prenait soin de nous, l’enfant de la rizière rouge, l’utopie meurtrière,
évadés de Corée du nord, ici c’est le paradis, Vietnam : le dossier noir
du communisme, les années rouges, le portail et les livres déjà cités ;
pour la seule Asie, évidemment. Il me manque encore Cambodge année
zéro, vents amers et riz noir ; mais je
les aurai un jour : le livre de François Ponchaud est au marché aux livres, et
ce sera sans doute mon prochain trophée.
A côté de ça, que valent les pâles
auteurs « modernes » pouah ! Claude Simon (jamais pu aller après
la page 2) Japrisot, Houelbecq, Duras, Modiano, etc. Aucun, aucun mais aucun
intérêt. Pas de temps à perdre : Je ne veux même pas tenter de les
aborder. Je les bannis de mon univers. Je veux ignorer qu’ils existent. Ils ne
m’apprendront rien, et ne me distrairont même pas. Écrire des choses qui se
passent à mon époque ? Inepte ! J’y vis, à mon époque, alors, hein,
je sais ce qui s’y passe, comment me faire rêver avec ça (sauf Stupeur
et tremblements : c’était au Japon – mais c’était plutôt un
cauchemar)
Je n’aime pas mon époque. Romans
plats, ruisselants d’ennui, glauques, écrits pour des voyeurs, humanoïdes en
psychanalyse, puant les relents de bordel et les miasmes pervers et rutilants de
l’univers glamour fabriqué par les médias. Littérature bien digne de ce monde
là. Glauque, désespérée, désespérante, suintant l’ennui ; bonbonnières aux
relents d’égouts ; du néant tartiné
à l’encre plus que noire sur des pages qui seraient plus utiles comme papier
cul – au moins, ça rendrait service à l’humanité - que sur les étals (*)des
librairies modernes.
Pouah ! C’est à gerber ! Ça ne peut servir qu’au lendemain d’une bonne cuite –pour faire passer la
gueule de bois. Seulement, moi, je ne bois pas, alors ...
Le roman me fait voyager. Les lieux
vers lesquels il m’emmène sont toujours inconnus, mais qu’on me laisse au moins
choisir ma destination. Je veux –comme au Théâtre, disait Louis Jouvet - être
surprise, mais avec ce que j’attends.
Ce sera She Shan, La Vang, Akita
... Ce sera Charles Martel, les derniers mérovingiens, Charles le simple ou
Raoul Glaber. Ce sera Bertrand de Comminges, Alpaïs ou Bernard de Fontaines. Je
naviguerai sur les ailes de Pégase entre le Fuji-Yama et l’Emeishan, je me
poserai dans la baie d’Along ou près du lac Biwa et je tremperai mes pieds dans
la rivière des perles ou le Mékong en crue. Je passerai le Yalu avec les
réfugiés coréens, j’irai admirer l’armée enterrée de Qin Shi Huangdi à Xi’an et m’incliner
dans le temple de Confucius à Qufu. Je parcourrai les steppes de l’Asie, de
Oulan-Bator au Xinjiang, et sur un sampan, je descendrai le Yang tse du Zhejiang au Sichuan. Et quand
j’en serai lasse, je rejoindrai Radegonde et Anne de Russie, Isambour de
Danemark, Nanthilde ou Childéric II et
Bilihilde - l’illustre nation des francs, qui a Dieu pour fondateur ...vive
le Christ, qui aime les Francs... - prologue de la loi Salique)
Laissez moi choisir le temps où je
me poserai entre Clotilde et Christine de Pisan – fût-ce un temps obscur et
violent comme le siècle de sang de Chilpéric et Clotaire le vieux, serial-killers
couronnés, ou couvert d’un blanc manteau d’églises comme cet an
mille qui a marqué l’aube de notre
civilisation.
A dos de chameau, mollement
balancée, Je méditerai, pour me reposer, sur la route de la soie.
(*)Oui, « étal », je maintiens – exprès- le
mot « rayon » ça fait penser à la lumière, donc c’est inapproprié.
Etal, par contre, ça évoque de la viande crue, qui ruisselle de sang et qui
pue. C’est ce qui convient.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire