ITINERAIRE
Écrit en 2010
Je commence à respirer à Mézières en Brenne (Indre) le 5 janvier 1948. L’air de la Brenne sent le fumier et la vase, mais ça ne me décourage pas de continuer, et, depuis, je ne me suis pas arrêtée, même en dormant.
Je commence à respirer à Mézières en Brenne (Indre) le 5 janvier 1948. L’air de la Brenne sent le fumier et la vase, mais ça ne me décourage pas de continuer, et, depuis, je ne me suis pas arrêtée, même en dormant.
Bébé
placide, fillette taciturne, je me fabrique très vite une « demeure
intérieure ». Suivant les jours, ça peut être une coquille d’huître ou une
bulle de savon ; mais jamais, jamais une tourelle de blindé.
Mon
premier souvenir est la gare du village, démolie quand j’ai 3 ou 4 ans. Dommage
pour l’environnement, pour la convivialité, et pour les vaches, privées de leur
habituelle distraction. (Et elles sont rares, à la campagne !)
A
4 ans, en plein mois de juillet, mon cœur est brisé : Pas par un chagrin
d’amour (c’est trop tôt) mais par un staphylocoque doré, serial killer en
cavale au bord de la mer. Mon père me sauve la vie en faisant le diagnostic par
téléphone. Je suis hospitalisée sur le chemin du retour, dans une clinique, à
Bagatelle, histoire de me faire comprendre qu’il n’y a rien de bien sérieux
dans tout ça. Ce n’est pas l’avis des morticoles de service, qui annoncent
prématurément mon trépas à ma mère effondrée. Irrévérencieuse déjà, je déjoue
leurs pronostics et continue de respirer, histoire de me payer leurs têtes.
J’ai
un tissu cicatriciel dans le cœur, mais ce n’est pas gênant, parce que, à cet
endroit-là, ça ne se voit pas. Et non seulement je ne suis pas morte, mais j’ai
déjà enterré deux cardiologues.
Les
souvenirs que j’ai de mon enfance ne sont pas très heureux. Je revois des
blouses blanches, d’où partent des bras armés de seringues (aïe), des mains me
tendant des verres pleins à demi de substances amères et visqueuses (pouah).
Tirons le rideau.
A
côté de chez moi, il y a un petit hospice de vieillards, tenu par des filles de
la croix. Elles font également le catéchisme aux enfants du village. Etant
alitée, je bénéficie, pour le catéchisme et le C.P., de cours particuliers,
dispensés à tours de rôle par nos dévouées voisines : la religieuse
catéchiste et la directrice de l’école de filles. Ces investissements seront
rentabilisés dans des proportions à faire rêver le plus cupide des hommes
d’affaires : car, dès qu’on m’a parlé de Dieu, ça m‘a intéressé, et j’ai
cru tout le temps ; et, dès que j’ai su lire, j’ai lu sans arrêt.
Je
finis par sortir de mon lit et mener une vie presque normale, avec l’école à
l’école, et le caté au couvent/hospice.
Il y a patronage le jeudi. Le samedi, les confessions. Le dimanche, la
messe, et même les vêpres. Pendant le mois de mai, le chapelet tous les
après-midi, et 3 fois par jour, l’angélus. Souvent, je vais à la messe en
semaine, le matin, à 8 heures : On habite à côté de l’église, et à 7
heures, carillonne l’angélus du matin ; impossible de me rendormir, alors
...
Donc,
rendement maximum.
Tout
de même, si j’ai la foi, la pratique de la vertu oscille comme le tracé de mes
électrocardiogrammes. Je me dis que plus tard, dans longtemps, demain,
peut-être ? Je serai mieux, sûrement, et parfaite, peut-être. Mirage sans
cesse repris, ritournelle d’un microsillon rayé, qui sans cesse recommence.
J’ai
- j’ai toujours - beaucoup de dévotion à la vierge Marie et aux saints, dont je
lis et relis les mésaventures dans la collection « belles histoires et
belles vies » (avec des images) ; je les connais pratiquement par
cœur. J’ai une préférence pour Sainte Bernadette et Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus.
Le
monde des adultes me semble étrange et terrifiant. Hélas, il n’y a que dans
Lewis Carroll qu’on parvient à l’éviter. En ne mourant pas à Bagatelle, j’ai
perdu toutes mes chances …
Il
me faut aborder l’adolescence, qui en est l’antichambre – inconfortable.
Mon
adolescence est cent fois pire que mon enfance.
Je
continue de croire. Face au dégoût, au mépris, voire à la haine des regards et
des mots qui tuent, je déballe mon équipement de survie ; les œuvres
complètes de Goscinny et Jean-Charles, entrelardées de la 3ème lamentation de
Jérémie. Mais il y a un prix à payer au saccage du matin. Exorbitant. Angoisse
permanente ; doute systématique de soi. Poser un acte de confiance s’apparente
au saut en parachute en nocturne. Péniblement, j’émerge d’un univers de
jugement où l’autre est quelqu’un qu’il faut dominer. L’affection a un envers, piège
à la glu, moule qui blesse et emprisonne.
Comme
il semble léger, à côté, l’amour gratuit de Dieu, étreinte en apesanteur...
A
20 ans, je m’arrête à Taizé, puis dans les foyers de charité, puis dans une
abbaye bénédictine. Je découvre une autre galaxie, habitée par des extraterrestres.
Qui peuvent vivre ensemble sans se détester. Qui sont heureux,
pacifiques ; même ils s’aiment, on dirait. Comme je n’ai jamais vu ça ailleurs, je crois que j’ai la vocation et
j’entre au noviciat. Et puis, j’en sors : Mon manque de sérieux chronique ne
semble pas le signe indubitable d’une vocation solide. Mon départ coïncide avec
un léger mais réel repos des zygomatiques conventuels.
Je
cherche du travail, animée par la conscience exclusive de mes incapacités dans
tous les domaines. Pourtant, j’ai une maîtrise de droit avec mention. Mais je
me trouve nulle en tout, et moche, en plus. Si, d’aventure, « le ciel bas
et lourd pèse comme un couvercle », j’appelle à mon secours mes
alliés : Les psaumes « heureux es-tu, toi qui adores le
Seigneur » Montaigne « la tristesse est le bonheur des
imbéciles », Beaumarchais « je me presse de rire de tout, de peur
d’être obligé d’en pleurer », et le saint curé d’Ars « le seul
bonheur que nous ayons sur terre, c’est d’aimer Dieu » et je fais
front : le désespoir ne passera pas.
Premier
contact avec le renouveau charismatique, autre monastère exclaustré, celui-là,
halte tiède et tendre où j’apprends à tricoter des relations.
Découverte
du chant, de la danse classique, de la randonnée pédestre, de l’hébreu. Je
touche à tout et tout me passionne, sauf les sciences et la philo, qui
m’embêtent, et le prétentieux et soi-disant « art » contemporain
(toutes disciplines confondues) que je vomis. Je lis et relis prose, poésie, et
le théâtre ; le théâtre classique, mais aussi Labiche le stoïcien rieur, Feydeau
le nihiliste désespéré, Anouilh en rose et noir et Sacha, spirituel nonchalant,
le plus grand. Je continue à croire, je m’enracine dans la gaîté, animée de
cette conviction que les gens malheureux
ne font le bonheur de personne, et que c’est de bonheur, avant tout, dont tous,
nous avons besoin - même si, par moments, j’ai l’impression que ma vie est un
puzzle éparpillé dont j’ai toujours égaré un ou deux morceaux.
Je
contre-attaque l’adversité en plaçant en ligne de front mes divisions –Beaumarchais,
Alphonse Allais, l’évangile de Saint Jean, Courteline et les pères du désert,
mes blagues et mes poèmes préférés. J’acquiers une justifiée réputation de
pitre indéracinable, que je m’emploie à continuer de mériter partout où je
passe. Personne ne me verra pleurer. Pour demeurer debout face au vent mauvais,
j’apprends par cœur Tamerlan des cœurs en écoutant, sono à fond, les
premières mesures des carmina Burana. Et c’est la joie alors qui m’emporte, aux
accents virils et charmants du baroque, cette musique qui vous pousse quand on
navigue vent debout. « Soyez toujours joyeux, et priez sans cesse, en
toutes choses, rendez grâces à Dieu » ; la tristesse, c’est le regard
sur soi ; la joie, c’est le regard sur Dieu.
Militante
à l’action des chrétiens pour l’abolition de la torture et écoutante à SOS
amitié, je tâte aussi (pour voir) de la politique, et je fuis illico. Oh, ces
f… réunions de militants tabagiques, désespérément sérieux dans leur diarrhée
verbale ! Des soirées d’ennui, pendant lesquelles, les méninges au point
mort, je m’interroge : Qu’est ce que ça veut dire, tout ça ? Est ce
que, vraiment, ils croient à ce qu’ils racontent ? Si oui, comment
font-ils ?
30
ans, chômeuse, je décroche un stage payé, qui me permet d’entreprendre une
spécialité droit du travail/droit social. Matières dont l’étude me comble, tout
en me faisant découvrir des aspirations
qui palpitent, et dont tous – et surtout moi – ignoraient jusqu’à l’existence.
Longtemps après, à une question « comment peux-tu faire un métier pareil ? »
j’ai répliqué spontanément : « qu’est ce que tu veux, j’aime avoir
mal... »
Et
puis, un matin, je trouve dans mon lit un pierrot mélancolique qui dégringole
de la lune. Il est très gentil, alors je l’épouse. Je veux 3 enfants, lui 2. On
en a donc 5 : il avait enseigné les maths, autrefois.
Dupliqué
à 5 exemplaires, mon cœur cicatrisé, croisé avec son cœur de pianiste
marathonien : 5 frimousses pétillantes de sourires, des gerbes d’étoiles
dans les mirettes. « Les enfants sont une grâce du Seigneur, et leur
naissance est un bienfait.» Au fil des
années, la Bible habite ma mémoire et y sème des taches de lumière et de
feu ; elle est mon firmament intérieur.
Je
préside une association familiale catholique, je suis jeûneuse à mère de
miséricorde, et catéchiste pour les 6èmes.
« Seigneur, donnez-moi tout ce qui vous
reste, donnez-moi ce qu’on ne vous demande jamais... Je veux l’insécurité et
l’inquiétude, je veux la tourmente et la bagarre... » Cette prière du
parachutiste, je l’avais copiée, à 20 ans, sur la page qui, dans ma Bible,
précédait l’Apocalypse. Depuis, j’ai étudié l’Apocalypse – et j’ai été exaucée
pour la prière – au-delà de ce que j’imaginais !
La
lutte avec l’ange ... Le passage de la mer rouge ... La tempête apaisée ... Pas
besoin d’imaginer – suffit que je me souvienne : je connais.
Malgré
tout, je n’ai jamais réussi à perdre la foi.
49
ans : Pour faire face aux difficultés des temps, impitoyables aux pierrots
et dédaigneux aux fantaisistes, je me remets au travail, après 13 ans d’interruption.
Concours sur concours, je parviens (à peine essoufflée après un détour de 7 ans
dans le secteur social) à un poste de cadre juridique à la mairie de Paris.
Pour
aller au bureau, je dois, chaque matin, passer devant Notre Dame. Quel cadeau
royal ! Et la messe de 8 heures, halte de grâce... Dans le soleil levant
de l’été, la rosace ouest chatoie de couleurs douces et fortes, promesse de
joie offerte et chaque matin renouvelée.
Dans
la foi je reste frondeuse et impertinente, rétive à l’embrigadement, et en même
temps - juriste jusqu’au au fond de l’âme - d’esprit très conservateur, voire
légaliste ; pétrie de procédure, je sais que « la forme garantit le
respect du fond ». En gros, c’est la cruche qui contient l’eau ; sans
la cruche, l’eau s’écoule, mais ce n’est que la cruche, et si elle est vide,
Dieu a soif…
Mes
auteurs favoris lus et relus sont indifféremment Colette et Dom Guillerand,
Daniel-Ange et Pierre Daninos, Fred Vargas et Ephraïm. Ma passion pour
l’Extrême-Orient (Lao She, Ariyoshi Sawako, Lin Yutang) et l’histoire, surtout
médiévale (Régine Pernoud, Jean Dumont, Rodney Stark) alimente mes rêves et fait
crouler mes étagères à livres.
Les
oisillons ont grandi, ils piaillent et bientôt s’envoleront pour se cogner à la
vie. Pierrot mélancolique a le poil gris, Colombine se plisse et craque de
partout ; les douleurs nous taquinent en suivant un imprévisible parcours
: le corps nous fait signe que tout passe ; que ce soit dans le livre
de Qohélet ou dans celui des Heikè, « l’impermanence des choses » est
une constante, la méditer ne nous jette pas dans le vide, mais nous tourne vers
l’infini de la présence. Et chaque minute qui passe germe dans l’éternité.
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