mercredi 11 mai 2016

Itinéraire



ITINERAIRE

Écrit en 2010

Je commence à respirer à Mézières en Brenne (Indre) le 5 janvier 1948. L’air de la Brenne sent le fumier et la vase, mais ça ne me décourage pas de continuer, et, depuis, je ne me suis pas arrêtée, même en dormant.

Bébé placide, fillette taciturne, je me fabrique très vite une « demeure intérieure ». Suivant les jours, ça peut être une coquille d’huître ou une bulle de savon ; mais jamais, jamais une tourelle de blindé.

Mon premier souvenir est la gare du village, démolie quand j’ai 3 ou 4 ans. Dommage pour l’environnement, pour la convivialité, et pour les vaches, privées de leur habituelle distraction. (Et elles sont rares, à la campagne !)

A 4 ans, en plein mois de juillet, mon cœur est brisé : Pas par un chagrin d’amour (c’est trop tôt) mais par un staphylocoque  doré, serial killer en cavale au bord de la mer. Mon père me sauve la vie en faisant le diagnostic par téléphone. Je suis hospitalisée sur le chemin du retour, dans une clinique, à Bagatelle, histoire de me faire comprendre qu’il n’y a rien de bien sérieux dans tout ça. Ce n’est pas l’avis des morticoles de service, qui annoncent prématurément mon trépas à ma mère effondrée. Irrévérencieuse déjà, je déjoue leurs pronostics et continue de respirer, histoire de me payer leurs têtes.

J’ai un tissu cicatriciel dans le cœur, mais ce n’est pas gênant, parce que, à cet endroit-là, ça ne se voit pas. Et non seulement je ne suis pas morte, mais j’ai déjà enterré deux cardiologues.

Les souvenirs que j’ai de mon enfance ne sont pas très heureux. Je revois des blouses blanches, d’où partent des bras armés de seringues (aïe), des mains me tendant des verres pleins à demi de substances amères et visqueuses (pouah). Tirons le rideau.

A côté de chez moi, il y a un petit hospice de vieillards, tenu par des filles de la croix. Elles font également le catéchisme aux enfants du village. Etant alitée, je bénéficie, pour le catéchisme et le C.P., de cours particuliers, dispensés à tours de rôle par nos dévouées voisines : la religieuse catéchiste et la directrice de l’école de filles. Ces investissements seront rentabilisés dans des proportions à faire rêver le plus cupide des hommes d’affaires : car, dès qu’on m’a parlé de Dieu, ça m‘a intéressé, et j’ai cru tout le temps ; et, dès que j’ai su lire, j’ai lu sans arrêt.

Je finis par sortir de mon lit et mener une vie presque normale, avec l’école à l’école, et le caté au couvent/hospice.  Il y a patronage le jeudi. Le samedi, les confessions. Le dimanche, la messe, et même les vêpres. Pendant le mois de mai, le chapelet tous les après-midi, et 3 fois par jour, l’angélus. Souvent, je vais à la messe en semaine, le matin, à 8 heures : On habite à côté de l’église, et à 7 heures, carillonne l’angélus du matin ; impossible de me rendormir, alors ...

Donc, rendement maximum.

Tout de même, si j’ai la foi, la pratique de la vertu oscille comme le tracé de mes électrocardiogrammes. Je me dis que plus tard, dans longtemps, demain, peut-être ? Je serai mieux, sûrement, et parfaite, peut-être. Mirage sans cesse repris, ritournelle d’un microsillon rayé, qui sans cesse recommence.

J’ai - j’ai toujours - beaucoup de dévotion à la vierge Marie et aux saints, dont je lis et relis les mésaventures dans la collection « belles histoires et belles vies » (avec des images) ; je les connais pratiquement par cœur. J’ai une préférence pour Sainte Bernadette et Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus.

Le monde des adultes me semble étrange et terrifiant. Hélas, il n’y a que dans Lewis Carroll qu’on parvient à l’éviter. En ne mourant pas à Bagatelle, j’ai perdu toutes mes chances …

Il me faut aborder l’adolescence, qui en est l’antichambre – inconfortable.

Mon adolescence est cent fois pire que mon enfance.
Je continue de croire. Face au dégoût, au mépris, voire à la haine des regards et des mots qui tuent, je déballe mon équipement de survie ; les œuvres complètes de Goscinny et Jean-Charles, entrelardées de la 3ème lamentation de Jérémie. Mais il y a un prix à payer au saccage du matin. Exorbitant. Angoisse permanente ; doute systématique de soi. Poser un acte de confiance s’apparente au saut en parachute en nocturne. Péniblement, j’émerge d’un univers de jugement où l’autre est quelqu’un qu’il faut dominer. L’affection a un envers, piège à la glu, moule qui blesse et emprisonne.

Comme il semble léger, à côté, l’amour gratuit de Dieu, étreinte en apesanteur...

A 20 ans, je m’arrête à Taizé, puis dans les foyers de charité, puis dans une abbaye bénédictine. Je découvre une autre galaxie, habitée par des extraterrestres. Qui peuvent vivre ensemble sans se détester. Qui sont heureux, pacifiques ; même ils s’aiment, on dirait. Comme je n’ai jamais vu ça  ailleurs, je crois que j’ai la vocation et j’entre au noviciat. Et puis, j’en sors : Mon manque de sérieux chronique ne semble pas le signe indubitable d’une vocation solide. Mon départ coïncide avec un léger mais réel repos des zygomatiques conventuels.

Je cherche du travail, animée par la conscience exclusive de mes incapacités dans tous les domaines. Pourtant, j’ai une maîtrise de droit avec mention. Mais je me trouve nulle en tout, et moche, en plus. Si, d’aventure, « le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle », j’appelle à mon secours mes alliés : Les psaumes « heureux es-tu, toi qui adores le Seigneur » Montaigne « la tristesse est le bonheur des imbéciles », Beaumarchais « je me presse de rire de tout, de peur d’être obligé d’en pleurer », et le saint curé d’Ars « le seul bonheur que nous ayons sur terre, c’est d’aimer Dieu » et je fais front : le désespoir ne passera pas.

Premier contact avec le renouveau charismatique, autre monastère exclaustré, celui-là, halte tiède et tendre où j’apprends à tricoter des relations.

Découverte du chant, de la danse classique, de la randonnée pédestre, de l’hébreu. Je touche à tout et tout me passionne, sauf les sciences et la philo, qui m’embêtent, et le prétentieux et soi-disant « art » contemporain (toutes disciplines confondues) que je vomis. Je lis et relis prose, poésie, et le théâtre ; le théâtre classique, mais aussi Labiche le stoïcien rieur, Feydeau le nihiliste désespéré, Anouilh en rose et noir et Sacha, spirituel nonchalant, le plus grand. Je continue à croire, je m’enracine dans la gaîté, animée de cette conviction que les gens  malheureux ne font le bonheur de personne, et que c’est de bonheur, avant tout, dont tous, nous avons besoin - même si, par moments, j’ai l’impression que ma vie est un puzzle éparpillé dont j’ai toujours égaré un ou deux morceaux.

Je contre-attaque l’adversité en plaçant en ligne de front mes divisions –Beaumarchais, Alphonse Allais, l’évangile de Saint Jean, Courteline et les pères du désert, mes blagues et mes poèmes préférés. J’acquiers une justifiée réputation de pitre indéracinable, que je m’emploie à continuer de mériter partout où je passe. Personne ne me verra pleurer. Pour demeurer debout face au vent mauvais, j’apprends par cœur Tamerlan des cœurs  en écoutant, sono à fond, les premières mesures des carmina Burana. Et c’est la joie alors qui m’emporte, aux accents virils et charmants du baroque, cette musique qui vous pousse quand on navigue vent debout. « Soyez toujours joyeux, et priez sans cesse, en toutes choses, rendez grâces à Dieu » ; la tristesse, c’est le regard sur soi ; la joie, c’est le regard sur Dieu.

Militante à l’action des chrétiens pour l’abolition de la torture et écoutante à SOS amitié, je tâte aussi (pour voir) de la politique, et je fuis illico. Oh, ces f… réunions de militants tabagiques, désespérément sérieux dans leur diarrhée verbale ! Des soirées d’ennui, pendant lesquelles, les méninges au point mort, je m’interroge : Qu’est ce que ça veut dire, tout ça ? Est ce que, vraiment, ils croient à ce qu’ils racontent ? Si oui, comment font-ils ?

30 ans, chômeuse, je décroche un stage payé, qui me permet d’entreprendre une spécialité droit du travail/droit social. Matières dont l’étude me comble, tout en me  faisant découvrir des aspirations qui palpitent, et dont tous – et surtout moi – ignoraient jusqu’à l’existence. Longtemps après, à une question « comment peux-tu faire un métier pareil ? » j’ai répliqué spontanément : « qu’est ce que tu veux, j’aime avoir mal... »

Et puis, un matin, je trouve dans mon lit un pierrot mélancolique qui dégringole de la lune. Il est très gentil, alors je l’épouse. Je veux 3 enfants, lui 2. On en a donc 5 : il avait enseigné les maths, autrefois.

Dupliqué à 5 exemplaires, mon cœur cicatrisé, croisé avec son cœur de pianiste marathonien : 5 frimousses pétillantes de sourires, des gerbes d’étoiles dans les mirettes. « Les enfants sont une grâce du Seigneur, et leur naissance est un bienfait.»  Au fil des années, la Bible habite ma mémoire et y sème des taches de lumière et de feu ; elle est mon firmament intérieur.

Je préside une association familiale catholique, je suis jeûneuse à mère de miséricorde, et catéchiste pour les 6èmes.

 « Seigneur, donnez-moi tout ce qui vous reste, donnez-moi ce qu’on ne vous demande jamais... Je veux l’insécurité et l’inquiétude, je veux la tourmente et la bagarre... » Cette prière du parachutiste, je l’avais copiée, à 20 ans, sur la page qui, dans ma Bible, précédait l’Apocalypse. Depuis, j’ai étudié l’Apocalypse – et j’ai été exaucée pour la prière – au-delà de ce que j’imaginais !
La lutte avec l’ange ... Le passage de la mer rouge ... La tempête apaisée ... Pas besoin d’imaginer – suffit que je me souvienne : je connais.

Malgré tout, je n’ai jamais réussi à perdre la foi.

49 ans : Pour faire face aux difficultés des temps, impitoyables aux pierrots et dédaigneux aux fantaisistes, je me remets au travail, après 13 ans d’interruption. Concours sur concours, je parviens (à peine essoufflée après un détour de 7 ans dans le secteur social) à un poste de cadre juridique à la mairie de Paris.

Pour aller au bureau, je dois, chaque matin, passer devant Notre Dame. Quel cadeau royal ! Et la messe de 8 heures, halte de grâce... Dans le soleil levant de l’été, la rosace ouest chatoie de couleurs douces et fortes, promesse de joie offerte et chaque matin renouvelée.

Dans la foi je reste frondeuse et impertinente, rétive à l’embrigadement, et en même temps - juriste jusqu’au au fond de l’âme - d’esprit très conservateur, voire légaliste ; pétrie de procédure, je sais que « la forme garantit le respect du fond ». En gros, c’est la cruche qui contient l’eau ; sans la cruche, l’eau s’écoule, mais ce n’est que la cruche, et si elle est vide, Dieu a soif…

Mes auteurs favoris lus et relus sont indifféremment Colette et Dom Guillerand, Daniel-Ange et Pierre Daninos, Fred Vargas et Ephraïm. Ma passion pour l’Extrême-Orient (Lao She, Ariyoshi Sawako, Lin Yutang) et l’histoire, surtout médiévale (Régine Pernoud, Jean Dumont, Rodney Stark) alimente mes rêves et fait crouler mes étagères à livres.

Les oisillons ont grandi, ils piaillent et bientôt s’envoleront pour se cogner à la vie. Pierrot mélancolique a le poil gris, Colombine se plisse et craque de partout ; les douleurs nous taquinent en suivant un imprévisible parcours : le corps nous fait signe que tout passe ; que ce soit dans le livre de Qohélet ou dans celui des Heikè, « l’impermanence des choses » est une constante, la méditer ne nous jette pas dans le vide, mais nous tourne vers l’infini de la présence. Et chaque minute qui passe germe dans l’éternité.

    

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